Soyons honnête, à l'heure où les genres et sous-genres musicaux pullulent à la même vitesse que les acariens de nos matelas, on a franchement tendance à s'y perdre. Punk rock, Art punk, Skate punk, Street punk, Crust punk, Cowpunk, Pop punk, Garage punk, Proto punk... j'arrête là la liste, rien que pour le punk elle file mal au crâne. La raison à cela ? Elle est simple. Il suffit qu'un journaliste, qui est allé assister la veille à un concert, traîne un peu trop le lendemain à la machine à café, et, une fois revenu en salle de rédaction, surexcité, nous invente un style dans la seconde. En tombant sur l'article, les musiciens en question tomberont également des nues : « Ah bon ? C'est du Segafredo-punk que l'on fait ? » Or, ce phénomène ne date pas d'hier. Déjà, à la fin du XIXème siècle, Debussy, en accueillant chez lui un journaliste venu l'interviewer, apprit de ce dernier qu'il faisait partie du courant impressionniste. La réponse de l'ami Claude fut cinglante – attention, ça pique : « Ce qui m’impressionne surtout, c’est la bêtise de ceux qui veulent à tout prix faire de ma musique un paysage à accrocher dans un décor. Je ne décris pas, je ne reproduis pas. J’exalte.Il n’y a plus imitation directe mais transposition sentimentale de ce qui est "invisible" dans la nature. Rend-on le mystère d’une forêt en mesurant la hauteur des arbres ? Et n’est-ce pas plutôt sa profondeur insondable qui déclenche l’imagination ?»
Et bim ! Dans les dents. Néanmoins l'appellation est restée. C'est ainsi, lorsqu'un journaliste divulgue une nouvelle, vraie ou fausse, on la retient, on la répète autour de soi, car il est plus facile de répéter la « vérité » entendue à la radio, à la télé, ou lue dans un canard, que de penser par soi-même.
Le math rock, donc, kezako ? On emploie ce terme pour les groupes qui triturent la structure classique du format chanson – intro / couplet / refrain / couplet 2 / refrain 2 / pont/ refrain ad lib. ou coda –, qui privilégient, à défaut des mesures binaires 4/4 ou 2/4, les mesures asymétriques comme 7/4, 5/4 ou 11/8, et qui traitent la ligne mélodique comme quelque chose de secondaire en faisant tourner plus longtemps les parties instrumentales. Pink Floyd ou King Krimson faisaient déjà ça en leur temps, on appelait ça du rock progressif. Quelle différence entre le rock progressif et le math rock ? Aucune idée. Si vous voulez mon avis, le journaliste qui a pondu le terme n'avait aucune notion de solfège, et, devant tous ces chiffres, a dû se dire : « Waouh ! Mais c'est des mathématiques que font ces mecs-là ! »
Sans être des Einstein en herbe, les musiciens étiquetés « math rock » exploitent à fond les possibilités de leur instrument, essayant de faire de la technique, non pas un sport démonstratif, mais un art. Beaucoup de plans se succèdent dans leurs compos, la première idée donne très vite toute sa sève, comme si une trop grande fidélité à ce qui a déjà été écrit risquait d'entraîner une suite mécanique, un développement académique. Le groupe This Town Needs Guns (TTNG), que je vous propose aujourd'hui, produit un math rock très accessible. Eux n'ont pas réduit la part dévolue à la mélodie, et c'est tant mieux. Leur configuration est celle du groupe Police : Henry Tremain (basse-chant), Tim Colins (guitares) et son frère Chris Colins (batterie). En prolongeant la comparaison, je dirais que TTNG, c'est Sting, Andy Summers et Stewart Copeland sous cocaïne – ce qui est un compliment, les trois policemen n'ont pas une réputation de manchots amorphes, rien que le jeu de Stewart Copeland, ça vous remplit l'espace d'un lot considérable de variations subtiles ou affirmées. Eh ben, les TTNG en déploient dix fois plus. Leurs atouts : la voix de Henry Tremain, superbe, brute et émouvante sans maniérisme ; le jeu en finger picking de Tim Colins, lui permettant de faire des arpèges et des accords étendus d'une grande richesse ; la finesse, l'écoute de Chris Colins, qui sait se mettre en avant et en retrait dans les moments opportuns. Voici en extrait l'avant-dernier morceau de Animals (premier album), et ça s'appelle If I Still Maybe I'II Make It Out of There. Pour ceux qui ne connaîtraient pas, vous allez voir, ça joue du feu de Dieu !