
Prétendre ce que l'on n'est
pas est le comble de la vanité. N'étant ni historien, ni maître de conférences
en quoi que ce soit, je vous prie de croire que les lignes qui vont suivre
n'ont pas été rédigées en ce sens, mais bien pour essayer d'aborder au mieux la
musique et la démarche du groupe Gang of Four.
Dans
l'Angleterre des années 1970, au nord du pays, les mineurs de fond, les
ouvriers de père en fils sur maintes générations, rencontrent pour la première
fois le chômage. Leeds, chef-lieu du Yorkshire, voit comme les villes voisines
ses usines de textile et ses hauts-fourneaux fermer tour à tour. Pour ces gens,
moins par réflexe que par désarroi, continuer de se pointer le matin à l'usine,
en espérant la reprise de l'activité, est psychologiquement vital. « Ne vous
inquiétez pas, c'est temporaire », leur assure-t-on sur place, avant de les
inciter à regagner leurs foyers. La même réponse que la veille et
l'avant-veille. Qu'en sera-t-il demain ? Qu'en sera-t-il les autres jours ? Une
année s'écoule ; puis deux. Désormais, les quelques irréductibles qui se rendent
à l'usine le matin tombent sur une gueule immense, de fer et d'acier, datant de
la révolution industrielle, une gueule condamnée à ne plus s'ouvrir sur aucun
interlocuteur. À la télé, les économistes leur administrent le même
tranquillisant : « Ne vous inquiétez pas, c'est temporaire » Mais les
gouvernements se suivent, dépassés, impuissants, ce qui fait prendre conscience
aux gens que la situation est plus grave qu'on ne leur a dit. En effet, le
poumon économique du nord de l'Angleterre souffre du cancer de la récession. Le
spectre de la désindustrialisation plane sur la working class. On élit alors à la tête du pays un
chirurgien pour sectionner le mal, en la personne de la conservatrice Margareth
Thatcher. La Dame de Fer prendra vraiment son rôle à cœur. Elle tranchera large,
très large.

Dans ce
contexte où le train de l'emploi est devenu un one-way to hell (ouais, j'me la
joue Philippe Manœuvre), quatre jeunes prolétaires, Dave Allen, Andy Gill, Jon
King et Hugo Burnham, inscrits à l'Université de Leeds, décident de monter un
groupe. À l'Université, ils étudient le situationnisme du théoricien/écrivain
français Guy Debord (1931-1994), rédacteur de l'acte fondateur du mouvement
anti-art IS (L'Internationale Situationniste), consultable dans son Rapport sur
la construction des Situations (1957). Debord dénonce la société du
spectacle inhérente à la politique et à l'art contemporain, un programme
révolutionnaire qui entend annihiler toute forme de représentation, rejeter
l'autorité, démanteler les symboles du pouvoir, abolir l'art dit « bourgeois »
– y compris celui de l'avant-garde traditionnelle –, afin de se réapproprier
une vie dépossédée par la consommation et la productivité. Voilà, avec 60 ans
d'avance, des revendications que pourraient reprendre à leur compte, sans y
changer une virgule, les mouvements luttant aujourd'hui contre la spoliation
exercée par la capitalisme financiarisé – les altermondialistes, par
exemple.
En 1979, date de l'accession au pouvoir de Margareth Thatcher et de la parution
de l'album Entertainment!,
compte tenu de la grande influence que la critique sociale radicale de l'IS a
eue sur la révolte étudiante de 68, les idées situationnistes connaissent une
large diffusion dans la culture pop, notamment dans le punk et les performances
en tout genre. Cependant, il serait incomplet de comprendre l'approche de Gang
of Four, et le jeu déstructuré, bruitiste, du guitariste Andy Gill, sans faire
le lien avec le mouvement anti-art de l'IS. Mesurer le groupe seulement à
l'aune du « Do
It Yourself » prôné par le punk et la musique indus serait
réducteur, bien que ça parte d'une même revendication anti-consumériste. Je ne
suis pas en train d'insinuer qu'ils étaient plus intellos que les keupons à
chiens, loin de là. D'ailleurs, je me souviens, un jour que je sortais du Géant
Casino, deux punks assis par terre à l'entrée en compagnie de leurs clebs
avaient attiré mon attention car l'un d'eux bougeait dans tous les sens avec un
casque audio déglingué sur les oreilles. Son pote, tout en sirotant une 33, ne
cessait de lui demander : « Qu'est-ce t'écoutes ? Hé, qu'est-ce t'écoutes ? »
J'ai eu un éclat de rire affectueux quand finalement l'autre a
répondu : « Putain, ça déchire Rachmaninov ! »
Tout ça pour dire que ce n'est pas de l'intellectualisme péteux de
voir derrière le titre Entertainment! le bouquin La Société
du Spectacle de
Guy Debord, puisque la Bande des Quatre l'a voulu ainsi. Sur le plan musical,
cet album est une référence pour pas mal de groupes actuels qui se réclament de
son post-punk funky endiablé. On peut seulement regretter qu'ils n'aient
récupéré que ça et pas le reste.

Mais trêve de palabres
La
version de l'album qui vous est proposée est le Remaster de 2005
Elle contient 8
bonus tracks
Voici en extrait le titre Contract
À vous de juger
