Tabula rasa… cantus… fratres… Pärt… voici une des musiques les plus tristes qui soient. Une des plus pures, une des plus sages, une des plus belles… une des plus simples et des plus émouvantes… voici de quoi passer de l’autre côté, la route la plus lumineuse qui mène au désespoir… le grand portail sacré qui ouvre sur les océans de larmes nés du mal d’être humain. Pour ma part minuscule, il ne m’est pas possible d’écouter ce «Cantus» sans sombrer dans la souffrance, sans en vouloir à Dieu… sans haïr cette douleur qui s’enfonce sans scrupule en plein dans ma poitrine jusqu’à la faire craqueler sous sa pression salée. J’aimerai ne pas avoir à parler de musique… ne pas avoir à parler de violons, des cordes longues et terribles qui tapissent cette abîme de leurs basses graves et lentes, qui déchirent tout espoir par ses aigus d’horreur, pourtant si délicats dans leurs mélodies pures. Je vis difficilement la tension sourde et distante de Fratres comme je vis avec peine la condition humaine, ses coups presqu’inaudibles de basses implacables, les larmes de ses aigus lorsqu’ils daignent s’ouvrir… je vis dans la souffrance de n’être au fond personne, comme je traverse les limbes lourdes de ce Fratres de glace, aux émotions terribles… distillées en silence, par expressions infimes, la textures des cordes et l’indicible force des harmonies qui passent. Je pleure sur Tabula comme je ne supporte plus de me sentir si seul, j’en subis les minutes comme on subit la vie. Tout cela est si calme pourtant, si simple et lumineux… il y a des instants de musique merveilleuse ou les chants des violons dansent comme les oiseaux volent… Pärt n’en peux plus alors il regarde le ciel, le ciel une nouvelle fois, pour tenir et pour vivre, pour se saouler encore des splendeurs aériennes qui, je le crois moi aussi, sont le seul sens des choses. Mais Pärt n’en peux plus alors il tombe à genoux… et le violon se cabre, déchirant et terrible, sur les accents charbon et diffuseurs de mort des violoncelles puissants. Il semble durer des heures lorsqu’il parle tout seul… des larmes et puis des larmes et puis des larmes encore qui se succèdent sans heurts, car quitté par l’espoir, on ne craint plus la nuit… j’aimerai ne pas avoir à parler du violon mais des douleurs en moi qui pèsent sur cette musique… j’aimerai ne pas avoir à écrire ces longues lignes sur cette musique si belle car je ne suis pas capable de parler de ces choses, de ces souffrances en nous, de parler d’instruments, de style et de technique… j’aimerai ne pas avoir à parler de musique, car je ne suis pas capable d’en faire la description, d’en évoquer la forme, le contenu et le son: tout juste suis-je capable de l’entendre… et de ne pas mourir…
1. Arvo Pärt - Fratres [11:27] 2. Arvo Pärt - Cantus in Memory of Benjamin Britten [05:08] 3. Arvo Pärt - Fratres [11:59] 4. Arvo Pärt - Tabula Rasa [26:26]
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